Dialogue intercongolais : souveraineté, sécurité et justice avant toute confusion politique

Depuis les récentes déclarations du Président de la République lors de l’échange des vœux avec le corps diplomatique, le débat sur le « dialogue inclusif » a refait surface avec une intensité particulière. Certaines forces politiques et religieuses, notamment le regroupement Ensemble pour la République et des voix au sein de la CENCO, appellent à un dialogue élargi en posant comme préalables des exigences essentiellement politiques.

Cette lecture, si elle peut sembler vertueuse à première vue, souffre pourtant d’un grave défaut d’analyse stratégique : elle confond la contradiction principale à laquelle la République démocratique du Congo (RDC) est confrontée avec des contradictions secondaires, et risque, ce faisant, de fragiliser la souveraineté nationale.

La contradiction principale : une guerre d’agression étrangère

Depuis plus de trois décennies, la République démocratique du Congo subit une agression étrangère multiforme, principalement imputable au Rwanda, comme l’ont établi de nombreux rapports des Nations unies, d’ONG internationales crédibles notamment Human Rights Watch et le Rapport Mapping. Cette guerre a causé des millions de morts et des millions de déplacés sur plusieurs décennies, à travers des conflits successifs qui dépassent largement les cycles politiques internes actuels. Cette précision est essentielle : elle permet d’éviter toute instrumentalisation visant à faire porter à la gouvernance présente la responsabilité exclusive d’un drame historique et régional profondément enraciné.

Le M23, aujourd’hui encore actif, n’est pas une simple revendication congolaise armée : il est l’instrument d’une stratégie étrangère, un cheval de Troie opérant contre l’intégrité territoriale de la RDC. À ce titre, la question sécuritaire n’est ni accessoire ni secondaire : elle est le cœur du problème.

Contradictions secondaires : gouvernance et débat politique interne

Les débats sur la gouvernance, les libertés publiques, les poursuites judiciaires ou l’inclusivité politique sont légitimes dans toute démocratie. Mais les ériger en conditions préalables absolues à toute démarche nationale, sans traiter prioritairement l’agression extérieure, revient à inverser l’ordre logique des priorités. En rejetant le dialogue proposé par le Président de la République, le message d’Ensemble pour la République tend ainsi à subordonner la paix nationale à des conditions qui ne font pas de la sécurité et de la souveraineté une priorité. Cette posture pose une question fondamentale : peut-on raisonnablement exiger un relâchement sécuritaire, une neutralisation des services de sûreté ou une suspension de certaines procédures judiciaires dans un contexte de guerre hybride, où les infiltrations, la désinformation et les complicités internes sont des réalités avérées ?

L’histoire regorge d’exemples y compris dans des démocraties occidentales où des poursuites liées à des soupçons sérieux de collaboration ou de trahison n’ont jamais été qualifiées de « répression politique ». La vraie question n’est donc pas l’étiquette, mais la nature des faits et la protection de l’État.

L’apport décisif du Dr Denis Mukwege : une boussole républicaine

C’est ici que l’intervention récente du Dr Denis Mukwege sur le dialogue intercongolais mérite une attention particulière. Loin des postures partisanes, le Prix Nobel congolais adopte une lecture républicaine, lucide et structurée de la crise. Mukwege rappelle une évidence souvent éludée :  » la paix durable ne peut être envisagée sans la fin préalable de l’agression étrangère », « la souveraineté et l’intégrité territoriale sont des conditions non négociables« , la justice pour les victimes est indispensable à toute réconciliation véritable.

Cette position ne rejette pas le dialogue. Elle le repositionne. Elle refuse simplement qu’un dialogue interne serve de paravent à l’impunité, à la banalisation des crimes de masse ou à la relativisation de responsabilités clairement établies. En cela, Mukwege incarne ce que devrait être une opposition d’État : exigeante, patriote, consciente de la hiérarchie des urgences, capable de distinguer la contradiction principale de celles qui en découlent.

Dialogue, oui mais après sécurisation et vérité

Un dialogue intercongolais n’a de sens que s’il s’inscrit dans un cadre clair : fin effective de l’agression étrangère, restauration de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire, prise en compte des millions de victimes, refus de légitimer la violence armée comme voie d’accès au pouvoir. Dialoguer avant cela, ou conditionner la paix à des concessions politiques internes, revient à envoyer un message dangereux : celui selon lequel prendre les armes, collaborer avec une puissance étrangère et ensanglanter la nation peut, à terme, être politiquement récompensé.

Conclusion

La RDC n’a pas besoin d’un dialogue de confusion, mais d’un dialogue de vérité. La contradiction principale reste l’agression étrangère et ses relais armés. Tout le reste, gouvernance, réformes, apaisement politique doit s’y articuler, et non s’y substituer. En ce sens, l’alignement entre la position du Chef de l’État et l’approche républicaine du Dr Denis Mukwege constitue aujourd’hui le cadre le plus cohérent pour penser la paix, sans naïveté, sans complaisance et sans abdication de la souveraineté nationale.

Bazil Palambwa, analyste politique

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