Il y a quelques jours, la sortie médiatique de Monseigneur Nshole m’avait laissé sans voix. Tenté de l’ignorer, je me suis souvenu de cette célèbre phrase que l’on prête à Martin Luther King (je le paraphase) : « Je ne crains pas la méchanceté des gens de mauvaise foi, mais le silence de gens de bonne foi ». Le caractère scandaleux de son attitude me scandalise moins en elle-même que le fait que certains aient cherché à la ‘normaliser’, voire à l’excuser, s’ils n’y ont carrément pas trouvé rien à redire. Hélas, une certaine élite congolaise se délite sous nos yeux au jour le jour ; et à n’y prendre garde, nous en viendrons, totalement désorientés à force de normaliser la bêtise, à perdre complètement tous nos repères moraux !
Nshole, acculé par un journaliste pour prendre position face à l’agression rwandaise, qu’il avait toutes les peines du monde à condamner, a essayé de jouer à l’équilibriste, croyant ainsi bien faire, pour préserver une stature de ‘neutralité’, mieux sa prétention à un rôle de médiateur dans le conflit. Renvoyant dos à dos l’armée loyaliste congolaise, qui est en posture défensive, et les forces rebelles ouvertement soutenues par un Etat voisin, il a essayé de pratiquer une FAUSSE EQUIVALENCE pour se tirer de l’embarras de devoir condamner un camp au profit de l’autre. « Tous les deux camps tuent », dit-il, avant de se fendre d’un petit sermon sur le caractère sacré de la vie humaine…
A suivre Nshole, et ceux qui s’inscrivent dans cette logique mettant l’armée nationale et la rébellion pour ainsi dire ‘dans le même sac’, il légitimerait presque la rébellion du M23 – quitte à passer délibérément sous silence le rôle extrêmement perturbateur du Rwanda dans cette affaire. C’est comme si c’était lui le vrai rédacteur du discours de Windhoek de l’ancien Chef de l’Etat congolais, pour qui le M23 «incarne les aspirations légitimes du peuple congolais »… C’est d’autant plus troublant que cette posture opportuniste expose au grand jour le degré d’immoralité, d’ignorance et d’aveuglément – eh oui, les mots ne sont pas assez forts –de cet homme à la soutane qui a non seulement foutu la honte à nombre de ses fidèles chez il restait encore une once de respect, mais également s’est couvert de ridicule. Tenez : Nshole ne sait simplement pas faire la différence entre un mouvement rebelle, qui décide de prendre les armes contre le pouvoir établi afin de porter des revendications réelles, compréhensibles et, des fois, légitimes, et une « agression déguisée en rébellion ». Il ne sait pas non plus reconnaitre quand une puissance étrangère attaque son pays, puis la masque en la présentant comme une affaire ‘congolo-congolaise’.
Que des Etats attaquent d’autres, cela est vieux comme le monde ; et là n’est pas nécessairement le problème. Certains Etats même l’ASSUMENT ouvertement, comme la Russie qui n’a pas fait mystère de la présence de son armée sur le sol ukrainien au nom de ce qu’elle appelle une opération militaire spéciale. Comme ce que s’apprêtent à faire Israël et les Etats-Unis contre l’Iran… Que des citoyens d’un pays prennent les armes contre un pouvoir qu’ils considèrent inique et qu’ils refusent de reconnaitre, là aussi n’est pas nécessairement le fond du problème, encore moins le fait que la rébellion jouisse, pour une raison ou une autre, d’un soutien extérieur. L’histoire trouble et mouvementée de la région des Grands Lacs africains en particulier regorge d’une multitude d’exemples où des Etats ont accueilli sur leur sol et offert asile et soutien aux « mouvements de libération », dont certains ont fini par prendre le pouvoir dans leurs pays d’origine.
En voici quelques-uns :
1) La Tanzanie de Mwalimu Julius Nyerere avait soutenu le FRONESA et plus tard l’UNLF/UNLA de Yoweri Museveni et le Kikosi Maalua de Milton Obote contre le dictateur ougandais Idi Amin Dada.
2) Le NRA du meme Museveni reçut le soutien massif de la Lybie et de la Tanzanie contre les régimes de Obote 2 et Tito Okello.
3) Le FRELIMO mozambicain fut soutenu de manière significative par la Tanzanie ;
4) Le SPLA de John Garang sud-soudanais bénéficia d’un soutien important de l’Ouganda et du Kenya contre le régime soudanais du President Jaafar Nimeiry ;
5) Le ZAPU/ZANU de Robert Mugabe fut porté par la Zambie, la Tanzanie et le Mozambique dans sa lutte contre le régime rhodésien de Ian Smith ;
6) La Swapo et sa branche armée le PLAN de Sam Nujoma reçurent aide matérielle, soutien militaire et diplomatique du Congo de Marien Ngouabi, de la Zambie et de l’Angola ;
7) L’ANC sud-africain et sa branche armée le Umkhonto we Sizwe furent massivement aidés par l’Angola, le Zimbabwe et la Zambie ;
8) L’UNITA de Jonas Savimbi fut soutenu par le Zaïre et l’Afrique du Sud contre l’Angola ; etc),
Qu’une rébellion jouisse d’un soutien extérieur d’un autre voire de plusieurs Etats, cela est (malheureusement) banal dans l’histoire africaine. Ce qui l’est moins, c’est lorsqu’un Etat, refusant d’ASSUMER son agression contre un autre Etat, arme et forme des fils du pays pour attaquer leur propre pays. En somme, il monte une « rébellion » de toutes pièces pour masquer l’agression. Le Zaïre de Mobutu, pour isoler un des exemples sus évoqués, n’avait pas « inventé » la rébellion de l’UNITA ; il l’a juste soutenue, contexte géopolitique de l’époque oblige.
La ligne de démarcation, particulièrement pour ceux qui n’ont pas la finesse exercée dans l’étude des conflits, n’est pas toujours tenue entre une « rébellion » factice, une agression déguisée en rébellion et une ‘vraie’ rébellion des fils du pays contre le régime en place, et qui peuvent ou ne pas chercher aide et soutien auprès d’un Etat et des acteurs étrangers. Mais la différence est quand même là ; elle existe ! Et il ne faut certainement pas compter sur quelqu’un comme Nshole pour la faire…
A la décharge de Nshole, on pourrait toutefois retenir le fait que beaucoup de Congolais ont été mentalement ‘lessivés’ par le fâcheux précédent de l’AFDL de 1996-1997, une agression déguisée en rébellion, présentée au départ comme une ‘révolte des Banyamulenge’ avant de se muer, devant le rejet unanime des Zaïrois contre cet aventurisme militaire, en « libération » à la tete de laquelle un fils du pays fut soudainement propulsé. Cela donnera plus tard au Rwanda, un des principaux sponsors de cette agression, une certaine « caution morale » pour soutenir des Congolais déclarant s’organiser en «mouvement de libération » pour en découdre militairement avec un régime jugé illégitime et qu’ils estiment en train de diriger le pays au mépris des intérêts du peuple.
Du point de vue rwandais, le Rwanda avait EXACTEMENT le même droit de soutenir un Laurent Désiré Kabila contre Mobutu, que tout autre Congolais (Zahidi Ngoma, Adolphe Onosumba, Wamba dia Wamba, etc.) contre le même Laurent Désiré Kabila tombé en disgrâce avec le Rwanda et que ce dernier a contribué à porter au pouvoir. Cette caution paraissait d’autant plus acceptable que LD Kabila, dès son arrivée à Kinshasa, s’empressa de reproduire les mêmes tares reprochées à Mobutu, en restreignant l’espace des libertés démocratiques, en interdisant les activités des partis politiques et en instaurant un régime autoritaire ressemblant à celui qu’il avait remplacé. Pour les Rwandais, le fait pour les Congolais de parler de « libération » dans le cas de l’attaque armée instiguée par le Rwanda ayant entrainé la chute de Mobutu en mai 1997, et « d’agression » une année plus tard lorsque l’action rwandaise se retourne contre LDK, reflète une inconséquence et une malhonnêteté intellectuelle et philosophique de la part des Congolais.
Les partisans de LD Kabila défendent maladroitement cette terrible trahison – eh oui, n’ayons pas peur de le dire – commise par leur champion en invoquant les exemples sus rappelés des ‘mouvements de libération’ africains soutenus par des pays étrangers, oubliant que l’AFDL avait été fabriquée de toutes pièces par des Etats étrangers voulant en découdre militairement avec leurs ennemis installés sur le sol zaïrois que régler leurs comptes au Maréchal qui, dans certains cas, pactisait avec ces derniers. LDK, vaincu par l’attrait du pouvoir, se prêtera volontiers à cette aventure.
C’est là le nœud du problème : Tant que nous ex-Zaïrois, à l’époque certainement plus naïfs, n’aurons pas la force morale de reconnaitre avoir été à la base de nos propres malheurs en ayant applaudi la « rébellion » de l’AFDL, au-delà de la grosse réprobation populaire dont le régime décadent du Maréchal faisait l’objet, nous donnerons raison à des Etats belliqueux comme le Rwanda de Kagame qu’il est fondé chaque fois à monter des fils du pays contre le pouvoir en place, et ce quels que soient les griefs formulés contre ce dernier.
L’opportunisme de LDK était d’autant plus inexcusable qu’un autre fils du pays – eh oui peu de gens le savent – Etienne Tshisekedi d’heureuse mémoire avait été, le premier, contacté secrètement par Yoweri Museveni dès 1995, afin de servir de couverture à l’attaque que l’Ouganda et le Rwanda, rejoints plus tard par le Burundi et l’Ouganda, mijotaient contre le Zaïre, et qu’il refusa catégoriquement de souiller son nom en prenant la tête d’une rébellion armée contre Mobutu.
C’est pour cela que la posture des Congolais comme Nshole, censés pourtant être assagis par la douloureuse histoire de notre pays au cours de ces trois dernières décennies, est inacceptable et totalement immorale. Pour eux, TOUTE rébellion est ‘légitime’ par le simple fait et du moment qu’elle existe ! Elle devient encore, à leurs yeux, plus ‘légitime’ quand une issue négociée au conflit est envisagée. Il faut avouer que l’expérience du dialogue inter-congolais de 2002 est passée par là…
Non, la rébellion de l’AFC/M23 ne PEUT PAS prétendre à une quelconque légitimité, même si elle est vieille en réalité de 14 ans, même s’il ne s’agit que d’une résurrection d’un mouvement armé vaincu militairement en 2013, pour la simple raison qu’elle est, tant dans sa version originelle que celle actuellement, une FABRICATION d’un Etat voisin qui a du mal à lâcher son contrôle économique sur une partie de notre pays, dont le pillage des ressources est devenue au fil des décennies une véritable addiction. Les excuses sécuritaires et les revendications identitaires qu’elle déclare porter au nom de la défense d’une certaine communauté, pas plus que des réclamations politiques opportunistes qu’elle brandit contre le pouvoir de Kinshasa, ne sont en réalité que des paravents pour masquer une agression extérieure.
C’est ce que Nshole REFUSE de reconnaitre, même contre les évidences et les aveux récents de certains officiels rwandais, malgré les montagnes de preuves exposées par les experts de l’ONU dans plusieurs rapports.
Plus grave encore, la résurrection de la « rébellion » du M23 en 2021 par la seule volonté de Paul Kagame eut lieu à un moment où LES RELATIONS DIPLOMATIQUES ENTRE LA RDC ET LE RWANDA ETAIENT AU BEAU FIXE ! Preuve, si besoin en est, que le Rwanda n’a AUCUN casus belli valable et acceptable pour justifier cette agression. Le Rwanda a attaqué la RDC sans avoir été provoqué !
Nshole fait mine d’avoir été distrait quand le Chef d’Etat rwandais déclarait devant le Parlement de son pays en février 2022 que pour qu’il envoit son armée en RDC, il n’avait besoin du feu vert de personne. Oui, Nshole a peut-être oublié ce « détail ». Il prétend se ranger derrière une FAUSSE EQUIVALENCE qui en somme ratifie et ‘normalise’ le justificatif fallacieux du Rwanda selon lequel ses « mesures défensives » sont nécessaires du fait de la présence des FDLR à l’est de la RDC. La fausse équivalence a été répandue par l’hypocrisie de la diplomatie mondiale qui souvent, lorsqu’un État A envahit une partie du territoire d’un État B, sans provocation préalable, en violation du droit international, en appelle « les deux parties à faire preuve de retenue et à cesser immédiatement les hostilités. » Même si l’agresseur, mis au même rang que l’agressé, est parfaitement bien connu !
Le fait que Nshole mette l’armée nationale, qui est, rappelons-le, en posture DEFENSIVE au même niveau qu’une agression déguisée en rébellion (« Tous les deux camps sont en train de tuer. La vie humaine est sacrée »), pue l’hypocrisie et transpire l’immoralité d’un prélat qui a perdu le nord.
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