Depuis bientôt trente ans, l’est de la RDC est ravagé par un conflit d’une ampleur et d’une complexité saisissantes, consistant en fait en une superposition de plusieurs conflits, avec d’une part un conflit principal (de nature géopolitique) et des conflits périphériques ou des micro-conflits, fruits de la militarisation de l’économie et des enjeux locaux. La faillite de l’autorité de l’État, minée par des décennies de mauvaise gestion et de corruption, a créé un vide propice à l’exploitation des ressources et à l’instabilité. Les préoccupations sécuritaires, au départ légitimes, des pays voisins ont été détournées pour justifier l’exploitation des ressources de la RDC, exacerbant les tensions. Le paradoxe d’une population vivant dans une extrême pauvreté sur un territoire riche en ressources naturelles souligne à la fois l’absurdité et la tragédie de cette situation.
Cet état des choses n’a pu trouver un terrain fertile d’éclosion et de développement que grâce à des dynamiques géopolitiques mondiales consécutives à la fin de la Guerre froide, et qu’il nous importe de bien cerner, et dont notre pays, la RDC, et bien d’autres également ont fait les frais.
La fin de la Guerre froide et le moment unipolaire
En 1991, l’Union soviétique s’est écroulée et, ensemble avec elle, toute une architecture géopolitique mondiale construite autour d’un certain équilibre entre deux blocs hégémoniques antagonistes capitaliste et socialiste, connu largement sous la désignation de « Guerre froide ». Cet événement historique inaugura un nouvel ordre mondial unipolaire dont les conséquences frappèrent l’ancien Zaïre de plein fouet. Une fois disparus les clivages idéologiques et à mesure que s’affirmaient davantage le turbocapitalisme et une plus grande mondialisation des économies, des cultures et des sociétés, la seule superpuissance restante, les Etats-Unis d’Amérique, se hissant alors au rang d’hyperpuissance, s’est employée à lâcher, un après l’autre, la plupart de ses alliés auxquels la nouvelle configuration géopolitique faisait perdre tout leur intérêt géostratégique consécutif à la stratégie du containment ou d’endiguement ayant prévalu durant à la Guerre froide, et plus particulièrement ceux qui n’arrivaient pas, à temps, à s’ajuster à la nouvelle donne géopolitique mondiale.
Cette mutation aussi rapide que profonde, décrite comme une décompression du ressort géostratégique, produisit une fracture et une fragilisation des anciens alliés, laissant imploser en leur sein des failles et des contradictions internes que masquait ou comprimait le soutien américain dicté par la politique de l’endiguement. C’est ce qui expliqua en grande partie la multiplication exponentielle du nombre de guerres civiles qui fut observée un peu partout dans le monde à partir de la dernière décennie du XXème siècle, immédiatement après la fin de la Guerre froide.
Durant ce moment unipolaire où la préoccupation majeure de l’hyperpuissance américaine tournait autour de sa volonté de mieux asseoir son hégémonie mondiale et de jouir des bénéfices de ce qui était salué comme sa victoire sur le communisme, les Etats-Unis se sont lancés dans une géopolitique décomplexée, purement commerciale, consistant à piller les ressources naturelles des régions du monde qui en étaient richement pourvues, quitte à affaiblir au passage les Etats victimes de cette appétence effrénée du turbocapitalisme, s’ils n’étaient pas carrément démembrés pour mieux asseoir cette logique de pillage par le truchement des relais locaux et régionaux.
Ainsi donc, l’après-Guerre froide fut également propice au redessinage des sphères d’influence intra-occidentales ; en d’autres termes, l’hyperpuissance américaine, débarrassée de la logique de l’équilibre de l’endiguement, s’évertua à poser ses valises sur les plates-bandes des puissances européennes coloniales, notamment en Afrique, dans le but d’y réduire au maximum, et à son seul avantage, l’influence de ces dernières.
Derrière le fameux concept de ‘New breed of African leaders’ (la nouvelle race de dirigeants africains) que concocta et promut activement l’Administration Clinton pour justifier son soutien tous azimuts à des leaders tels que Paul Kagame du Rwanda, Yoweri Museveni de l’Ouganda ou encore Melès Zenawi de l’Ethiopie, se cachait en réalité cette géopolitique commerciale, qui n’avait de ‘géopolitique’ que de nom, et qui visait à redessiner les sphères d’influence et soustraire certains pays africains, compris le Zaïre, du contrôle des puissances européennes pour les astreindre à l’appétit vorace des forces du turbocapitalisme.
C’était dans ce contexte que, lorsqu’éclata en 1996 ce qu’on appelle la « Première Guerre du Congo », notre pays embourbé depuis 1990 dans une longue transition politique agitée fut soudainement projeté au centre de ces différentes forces géopolitiques concentriques, à un moment où les structures étatiques étaient laissées exsangues par l’anarchie et la mauvaise gestion de la Deuxième République, donc particulièrement non préparées et incapables de résister au choc frontal de ces forces exogènes, tirant prétexte des menaces sécuritaires qui existaient dans la région. Le Zaïre était, dans l’entretemps, devenu une zone peu ou faiblement contrôlée par le pouvoir central, un repaire où venaient se loger tous les rebuts des pays voisins, sous l’œil parfois complice des autorités occupées à autre chose qu’à une gestion responsable de ces menaces.
De la fin de l’unipolarité géopolitique
La guerre en Ukraine, qui s’est intensifiée depuis le 24 février 2022 avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie à la faveur de ce que cette dernière qualifie de « opération militaire spéciale », a enclenché un tournant majeur dans la géopolitique mondiale. Cette évolution historique est comparable en intensité au moins aux conséquences de la guerre du Yom Kippour de 1973 (induisant la fin du pétrole moins cher en Occident, suivie d’une crise énergétique sans précédent, le ralentissement de l’opulence post-conflit de l’après Deuxième Guerre mondiale qu’ont connue les Babyboomers, et induisant par ricochet la crise de la dette du Tiers-Monde, la fin de la guerre du Vietnam au milieu des années 70, mais aussi la normalisation entre Israël et l’Égypte à la fin de cette décennie charnière, etc.), de telle sorte que les conséquences géostratégiques de cette évolution vont certainement définir l’ordre mondial des trente, quarante prochaines années.
Pour bien saisir l’importance et la portée de ces développements historiques dont nous sommes contemporains, il importe de se projeter en arrière, au début du moment unipolaire, lorsque l’hyperpuissance américaine, sur-interprétant sa victoire idéologique sur le communisme et la chute de l’URSS dont elle s’est attribuée seule le mérite, s’est lancée dans une logique d’affaiblissement durable du principal héritier de l’URSS, à savoir la Russie, afin de la reléguer au rang de puissance régionale de moindre importance, en dépit de son formidable arsenal nucléaire.
Sous la férule de certains stratèges américains, principalement ceux issus de l’immigration des Européens de l’Est aux Etats-Unis, et dont certains ne cachaient pas leur soif de se venger de l’humiliation subie par leurs pères sous le joug de la domination soviétique des pays dont ils étaient originaires, un des objectifs prioritaires de la politique étrangère américaine après la fin de la Guerre froide était de « finir le travail », d’exploiter l’état de faiblesse et de désordre dans lequel se retrouvait la Russie après la dislocation de l’Union soviétique pour la faire plier définitivement, la mettre sous coupe réglée pour subir les assauts de la géopolitique commerciale de pillage de ses ressources naturelles.
Dans son célèbre ouvrage de géopolitique « Le Grand échiquier : l’Amérique et le reste du monde », publié en 1997, le géostratège américain Zbigniew Brzezinski ne disait pas autre chose lorsqu’il estimait que les Etats-Unis, la seule hyperpuissance restante, avaient un intérêt vital à maintenir leur suprématie en Eurasie, en empêchant l’émergence d’une puissance rivale, en particulier la Russie. À contrepied des promesses faites à Mikhail Gorbatchev pour accepter la réunification de l’Allemagne, il prescrivit l’élargissement de l’OTAN pour absorber les Etats de l’Europe de l’Est sous la domination et la sphère d’influence américaine.
Dans la même veine, la RAND Corporation, une think-tank notoirement proche du Pentagone, a publié une étude en avril 2019 intitulée « Extending Russia – Competing from Advantageous Ground », dans laquelle elle proposait en substance d’attirer la Russie dans un traquenard géostratégique en l’incitant à intervenir militairement en Ukraine afin de trouver prétexte à la mettre à genoux par des sanctions économiques et financières sans précédent, prélude à un changement de régime à Moscou, pour enfin pouvoir la démembrer. Elle exposait 6 mesures géopolitiques contre la Russie, qui allaient de fournir de l’aide létale à l’Ukraine à contrer la présence russe en Moldavie, en passant par l’augmentation du soutien aux rebelles syriens (des Djihadistes, en fait), sans oublier le changement de régime en Biélorussie.
Finalement, cette logique impériale américaine finit par aboutir à son paroxysme, qui en fut évidemment la conséquence logique : une guerre par procuration contre la Russie menée par les Etats-Unis et tout le bloc occidental otanien.
C’est alors qu’a été atteint un point de rupture avec l’ordre ancien, à savoir l’instauration d’un nouveau paradigme militaire mondial, avec l’émergence des *puissances-collègues* à la dominance américaine et celle des alliés, ratifiée par l’incapacité des sanctions massives de l’Occident à mettre la Russie économiquement par terre pour précipiter sa défaite stratégique. Ceci sonne le glas de la suprématie militaire occidentale sur le reste du monde !
Qu’est-ce qui s’est passé ?
Durant le moment unipolaire de la géopolitique mondiale, dans tous les conflits auxquels ont participé les USA, très souvent avec leurs alliés, les Américains n’ont plus eu à faire avec des puissances-collègues. Ils ont affronté des ennemis non seulement faibles militairement, mais aussi ne disposant pas de soutien auprès d’une puissance-collègue aux États-Unis. Même l’Irak de Saddam Hussein qui avait envahi le Koweit en 1990, et dont on présentait l’armée comme étant alors la quatrième du monde, était loin d’être une puissance-collègue aux États-Unis, au vu de l’état affaibli de l’armée irakienne qui, certes équipée en quantité du matériel soviétique, connaissait des problèmes de démotivation (après le long conflit avec l’Iran des années 80) et de cohérence doctrinale. La défaite irakienne lors de l’opération Tempête du Désert avait servi à ridiculiser la technologie militaire de l’Union soviétique ou de ce qu’il en restait, mais aussi à raffermir le mythe ou l’illusion, ou encore l’ivresse, de la supériorité militaire américaine et occidentale sur le reste du monde.
Sur cette lancée, les USA n’ont attaqué que des ennemis largement faibles sur le plan militaire, leur imposant une suprématie aérienne inégalée et les laissant subir frontalement le choc de sa formidable force de projection. Ainsi donc, fort de cette réalité, les USA et les Occidentaux en général n’ont mené aucune intervention militaire sans campagne de bombardements massifs pour affaiblir considérablement l’ennemi préalablement à tout affrontement des troupes au sol, le cas échéant. C’était la doctrine dite de « shock and awe » chère au général Colin Powell et appuyée par les doctrinaires néoconservateurs pour qui la puissance militaire américaine devrait être exercée sans limites, même pas celles du droit international…
En même temps, dans cette illusion de grandeur et folie de puissance, les Occidentaux en général se sont paradoxalement démilitarisés sur le plan conventionnel, parce que justement ils n’avaient plus des puissances-collègues à affronter, leur leadership ne pouvant être contesté par des ennemis très faibles militairement, armés de kalachnikov et chaussés de sandales, contraints à la guérilla et à la guerre asymétrique. En Europe occidentale en particulier, voulant profiter des « dividendes de la paix » (après la fin de la Guerre froide que les États-Unis et le bloc occidental étaient convaincus d’avoir « gagnée »), et confortablement tapis sous le parapluie nucléaire américain, on a drastiquement réduit : 1) les budgets de défense ; 2) la taille des armées; 3) les capacités de production industrielle, délocalisées à la faveur de la mondialisation et du turbocapitalisme tous azimuts des années Clinton et du début des années 2000.
Et même aux États-Unis, malgré un budget de la défense constamment en augmentation pour « tenir le rang » et maintenir leur force de protection, au prix d’un rapport dent-à-queue (T3R) scandaleusement élevé, reflétant précisément ce turbocapitalisme du complexe militaro-industriel américain, on a abandonné largement ou, au plus, considérablement réduit la production en masse des systèmes d’armements adaptés à des conflits conventionnels de haute intensité face à des puissances-collègues éventuelles, tout simplement parce que: 1) il n’y en avait pas ou plus, du moins selon ce que pensaient et espéraient les géostratèges américains; 2) l’industrie militaire américaine obéissant avant tout à une logique commerciale et capitaliste, il n’y avait plus d’intérêt à produire massivement des armes moins chères, quelles qu’en soit l’importance stratégique et l’efficacité tactique.
Les USA et les Européens, assurés de toute façon de leur dissuasion nucléaire opérant dans le cadre de l’OTAN, se sont alors focalisés à produire des armes ultramodernes, donc très chères (afin de maximiser le profit du complexe militaro-industriel au sein duquel la plupart des membres du Congrès américain détiennent des actions…), mais pas en très grande quantité (parce que cela rendrait plus long le délai de renouvellement des stocks; or plus vite on renouvelle les stocks d’armes épuisés, plus rapidement on augmente ses profits).
Ainsi donc, voilà l’Occident en général doté des armes ultra sophistiquées (car voulues très chères afin de mieux sucer la « vache à lait » qu’est le contribuable) mais en même temps en faible quantité (pour mieux traire davantage la même « vache à lait »). Cela ne pose en principe aucun souci…tant qu’on a à faire à des ennemis très faibles militairement. Mais qu’en est-il si on a à affronter des ennemis qui sont des puissances-collègues ? Là est le problème !
Le fait est que, pendant que l’Occident se prélassait dans un sentiment trompeur de sécurité où les Occidentaux, les Européens croyaient même l’idée d’une guerre conventionnelle de haute intensité sur le sol européen impossible (la guerre était devenue, à leurs yeux, un fait des pauvres et des ‘sauvages’, surtout arabes et africains), pendant ce temps, la Chine découvrait les merveilles du capitalisme économique, s’industrialisait à outrance et développait son potentiel tant économique que militaire à très grands pas. La Russie de Poutine, subissant et voulant mettre un terme aux ravages du capitalisme effréné et incontrôlé des années Eltsine, recentrait son dispositif industriel militaire autour de la logique de la reconstruction de la grandeur perdue, ce d’autant plus que l’Occident qui ne cachait plus publiquement sa soif de démembrer la Russie afin de piller ses richesses naturelles, la reléguant au passage en puissance de très moindre importance, n’inspirait plus confiance, ne tenait pas sa promesse faite à Gorbatchev de ne pas élargir l’OTAN « d’un pouce » vers l’est.
Avec le temps, et en relativement très peu de temps, la Chine et la Russie se sont hissées au rang de puissances-collègues aux Etats-Unis, ont réarmé leurs outils industriels, construit les bases non seulement d’une coopération militaro-industrielle accrue, mais également d’une structure, une configuration géostratégique multipolaire en élargissant leur champ d’alliés potentiels, qui en avaient tous marre de l’arrogance de l’hégémonie occidentale.
Ceci expliquant cela, ce changement de paradigme militaire a éclaté au grand jour avec la guerre en Ukraine: voilà les Américains et les Européens incapables de soutenir durablement un allié, en fait un laquais menant une guerre conventionnelle de haute intensité face à une puissance-collègue !
Selon un article du journal Libération du 26 décembre 2023, la production mensuelle d’obus de 155 mm en Europe était de 25-30.000. Aux États-Unis, la production mensuelle était de 28.000 pièces d’artillerie. Qu’étaient, à cette même période, les besoins de l’Ukraine ? 300.000 par mois !!
On comprend très vite pourquoi la guerre en Ukraine a dangereusement vidé les stocks d’armements américains, même si les USA ont augmenté leurs chaînes de production pour passer à 80-100.000 par mois d’ici fin 2025 ! Pendant ce temps, la Russie avait une cadence de tir moyenne de 10.000 à 20.000 pièces d’artillerie par jour, contre 2 à 3.000 à peine pour l’Ukraine soutenue par l’Occident collectif. La Russie produit actuellement au moins trois fois plus des pièces d’artillerie que les USA et tout l’Occident réunis. Déjà que, avant l’éclatement du conflit, la Russie s’asseyait sur un arsenal hérité de l’Union soviétique estimé à 11 millions d’obus. On comprend qu’avec une production annuelle d’au moins 3 millions de pièces d’artillerie, la Russie, même sans compter sur l’aide de la Corée du Nord, de la Chine ou de l’Iran, avait largement de quoi soutenir un conflit conventionnel d’attrition sur plusieurs années ! L’Occident en est totalement démuni, malgré les discours officiels.
Nous y voilà : le monde a basculé, et pour du bon !
R.O. analyste politique

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