La place de la RDC dans la nouvelle configuration géopolitique

À mesure qu’évolue le conflit en Ukraine, il devient de plus en plus évident que non seulement les pays occidentaux n’ont guère les moyens d’imposer une défaite stratégique à la Russie en utilisant l’Ukraine comme un traquenard – bien au contraire, ce sont eux qui subissent une cuisante défaite – mais aussi que les effets géopolitiques de cette confrontation seront d’une extrême gravité pour le monde entier. En cause, au-delà de leur ambition officiellement affichée de contrer ce qu’ils qualifient de velléités expansionnistes et impérialistes de la Russie de Poutine, lequel est accusé de vouloir reconstituer l’Empire soviétique, les Occidentaux, et plus particulièrement les Européens comprennent qu’en réalité le vrai enjeu de cette confrontation demeure la survie du primat de la domination occidentale sur le reste du monde.

Ayant perdu sa supériorité militaire pendant longtemps incontestée, à la faveur de l’émergence des puissances-collègues, et flairant le danger de ce que représenteront pour l’Occident collectif l’émergence des BRICS+ et la mise en place d’un ordre financier international concurrençant ou mettant en mal la suprématie du dollar américain, l’Occident collectif ne peut que faire avec une reconfiguration géopolitique mondiale dans laquelle chaque État devra trouver sa place, une qui ne le mette pas à contre-courant de l’évolution du monde.

Ainsi donc, à tout bien considérer, les conséquences de la guerre en Ukraine provoqueront immanquablement une « compression » du ressort géostratégique mondial, c’est-à-dire l’inverse et l’exact opposé de ce qui s’était produit après la fin de la Guerre froide, au début des années 90. L’Occident, humilié et échaudé par sa défaite stratégique inéluctable en Ukraine face à la Russie, sera forcé de comprimer ce ressort, ratifiant ainsi le retour, partout au monde, de la géopolitique des sphères d’influence afin de survivre ou maintenir peu ou prou son hégémonie dans un ordre monde re/devenu multipolaire.

La RDC comme la Russie jadis…

Il ira de soi que la République démocratique du Congo (RDC), pays réserve mondial de nombre de matières premières stratégiques, retrouvera, à une échelle beaucoup plus élevée, son intérêt et sa pertinence stratégiques au coeur de cette lutte pour l’hégémonie mondiale. Du coup, sa faiblesse structurelle autant que sa déstabilisation continue ne seront plus dans l’intérêt de la superpuissance qui parviendra à la contrôler ou à l’abri stratégique duquel elle se réfugiera. La géopolitique, au vrai sens du terme, reprendra ses droits sur une géopolitique mue par une seule logique commerciale de pillage des ressources.

C’est dans ce nouveau contexte dont les contours sont actuellement en train d’être tracés devant nos yeux, que la RDC devra se positionner et choisir son camp. Une posture neutre ou un alignement seront plus fâcheux qu’un ancrage stratégique clair, mûrement assumé. Car, la dernière chose qu’on pourrait souhaiter à un État encore structurellement faible et non encore sorti complètement du cycle de trois décennies de conflits, serait de devenir un champ de bataille pour la lutte d’influence entre superpuissances.

À première vue, pour avoir été comme elle visée par la géopolitique commerciale sauvage du moment unipolaire, la Russie semble être un allié « naturel » pour la RDC, tant une certaine convergence des circonstances géopolitiques touchant ces deux pays saute aux yeux. Après la dislocation et la disparition de l’Union soviétique, la Russie a connu une période trouble marquée par la spoliation des actifs soviétiques du peuple russe par une nouvelle oligarchie souvent téléguidée par des Atlantistes et les tenants du turbo-capitalisme occidental ; l’affaiblissement de l’État russe et une précarité économique et matérielle sans précédent. Au point que, pour reprendre les termes du sénateur américain John McCain, la Russie n’était plus qu’une « pompe à gaz possédant des armes nucléaires« , bonne à dépecer en plusieurs États plus petits pour en mieux piller les vastes ressources naturelles.

Pourvu d’un vaste territoire et regorgeant d’une impressionnante quantité et qualité de matières premières, et en proie à des tentatives de balkanisation, la Russie présente de nombreuses similitudes avec la RDC ; mais la comparaison s’arrête presque là !

À l’opposé de la RDC, la Russie dispose d’une très forte base industrielle, la hissant aujourd’hui au rang de la quatrième plus grande économie mondiale en parité de pouvoir d’achat, bien devant la France et l’Allemagne. Contrairement à la RDC, la Russie, dotée de la plus grande force de dissuasion nucléaire au monde, possède un formidable outil militaire, en quantité et en qualité, à même de résister aux assauts stratégiques des États-Unis, y compris par le truchement d’une guerre par procuration. A contrario, la RDC, quant à elle, n’a pas les moyens de résister longtemps aux poussées américaines contre ses intérêts, si jamais elle prenait la décision hasardeuse basculer dans la sphère d’influence russe pour en devenir la chasse gardée.

Au vu de l’émergence sur le continent africain d’un fort sentiment de contestation de la tutelle occidentale en général, et française en particulier, cristallisé autour de la mise en place de l’Association des États du Sahel (AES), couplée à une forte montée de l’influence militaire russe en Afrique, la RDC devrait, elle, rester consciente de sa singularité stratégique, particulièrement au regard de l’expérience de son passé trouble. En d’autres termes, la RDC n’a pas le luxe, actuellement, de s’allier stratégiquement avec la Russie et la Chine, car l’Occident, nonobstant son cuisant échec géostratégique en Ukraine, conserve encore un pouvoir ou une capacité de nuisance colossale, comme l’ont démontré les événements récents en Syrie. La RDC n’a tout simplement pas la possibilité de résister aux représailles occidentales, de sorte que tout ancrage stratégique avec la Russie décidé par tout titulaire du pouvoir au Palais de la Nation à Kinshasa, dans ce contexte mondial multipolaire, lui sera politiquement fatal ou pourrait rapidement se traduire par un changement de régime.

Cependant, l’ancrage stratégique avec les USA ne saurait être envisagée comme une posture permanente pour la RDC, car, les Américains ont la fâcheuse manie de lâcher leurs alliés ; la seule exception à cette règle demeurant Israël, laquelle peut se prévaloir d’être traitée quasiment comme le 51e État américain. Que ce soit pour le Shâh d’Iran, Saddam Hussein, Suharto ou encore le Maréchal Mobutu, pour ne citer que ces dirigeants qui furent un temps comptés parmi les inconditionnels alliés de Washington, bien des fois s’est vérifiée l’assertion d’Henry Kissinger selon laquelle « être l’ennemi des États-Unis peut être dangereux ; être son ami est fatal« .

Afin de préserver ses intérêts dans le long terme, toute alliance stratégie avec l’Amérique ne devrait donc être envisagée par la RDC que comme une posture tactique transitoire et temporaire visant à se mettre sous parapluie américain, acceptant de sous-traiter ses intérêts géostratégiques dans la région face à la concurrence russo-chinoise, dans le but de contrer ou de perturber le calcul stratégique de certains États voisins aux appétits voraces, qui sont devenus pour ainsi dire dépendants du pillage des ressources naturelles de la RDC. Faut-il le rappeler, ces États ont pris sur eux de se payer eux-mêmes sur le poil de la bête, après que celui qu’ils ont installé au pouvoir ait ignoré la sage recommandation du Dr. Etienne Tshisekedi wa Mulumba d’exiger une facture d’auprès de ses alliés d’hier pour le service rendu d’avoir débarrassé la RDC d’une longue dictature. Les problèmes que continue de subir encore notre pays relèvent en bonne partie de la mauvaise gestion de ce dossier, dont on ne fait que très peu état dans les débats publics en RDC mais qui demeure, en réalité, un sujet épineux.

Quelle approche pour la RDC ?

La nouvelle approche stratégique de la RDC devrait ambitionner de faire coïncider, temporairement au moins, les intérêts américains avec ceux de la RDC, de telle sorte que la déstabilisation continuelle de la RDC cesse d’être d’une quelconque utilité aux États-Unis. La seule logique commerciale du pillage des ressources naturelles, indissociable du moment unipolaire, devra être supplantée par une autre logique faisant place aux intérêts géopolitiques américains dans le nouveau contexte multipolaire, dans lequel la RDC pourrait jouer une carte majeure. Cette configuration de l’échiquier géostratégique devrait pouvoir donner quelques décennies de répit à la RDC, afin de se ménager du temps et de l’espace pour construire rapidement un État fort et beaucoup plus cohérent dans l’exercice de ses fonctions régaliennes.

Bruno Lepapa, analyste des conflits internationaux

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